La mise en garde d’Umberto Eco face aux réseaux sociaux : synthèse d’une pensée sur la désinformation contemporaine

Le texte qui suit présente une réflexion critique sur les effets des réseaux sociaux sur la circulation de l’information, la valeur de l’expertise et la qualité du débat public. Il s’inspire largement des propos tenus en 2015 par le sémioticien et philosophe italien Umberto Eco au sujet de ce qu’il appelait « l’invasion des idiots » dans l’espace médiatique numérique.

Critique de la communication de masse sur les réseaux sociaux

Une réflexion au sujet de « La mise en garde d’Umberto Eco face aux réseaux sociaux : synthèse d’une pensée sur la désinformation contemporaine »

  1. Je n’aborderai pas ici le texte d’Umberto Eco dans une perspective strictement fidèle à l’intention initiale de cet auteur inconnu, mais à partir d’un angle particulier, nourri par mon expérience clinique et pédagogique. Sa critique des réseaux sociaux devient pour moi un point de départ pour interroger la fragilisation du sujet dans les sociétés conservatrices, plus que l’objet central de son propos.
    Le texte d’Umberto Eco nous rappelle que les réseaux sociaux donnent la parole à tous, sans filtre ni hiérarchie. Les informations y circulent en abondance, souvent sans rigueur.
    Je dirai que cette profusion peut fragiliser l’individu, surtout dans des sociétés traditionnelles comme la nôtre, où les normes familiales et culturelles demeurent fortes. Pris dans ce flot permanent de contenus, le sujet est constamment amené à négocier entre ce qui est permis au sein du foyer, ce qui est attendu par la société, et ce qui circule librement dans l’univers numérique.
    Cette réflexion rejoint directement ce que j’ai tenté de partager avec mes étudiants en parlant du sujet contemporain dans une société conservatrice. Je leur ai expliqué que le conflit psychique ne se limite plus à l’opposition classique entre désir et interdit, telle que Freud l’avait pensée. Aujourd’hui, le Surmoi n’est plus une instance unifiée : il devient multiple, parfois contradictoire, pris entre les exigences du foyer, les normes sociales locales et les injonctions globales véhiculées par les médias et les réseaux sociaux -autrement dit, entre un monde conservateur, hiérarchisé, et un monde numérique où la liberté d’expression semble sans limites. Cette pluralité de mondes symboliques rend l’élaboration psychique plus complexe et peut fragiliser le sentiment d’unité de soi.
    Les neurosciences confirment cette complexité. Face à ces exigences multiples, le cerveau active simultanément des systèmes aux logiques opposées : d’un côté, les circuits de la récompense, stimulés par l’immédiateté, la facilité et la diversité des contenus numériques ; de l’autre, les circuits du contrôle et de la moralité, renforcés par la tradition et la pression sociale. Cette double activation peut engendrer une tension permanente entre pulsion et inhibition, désir et culpabilité, et expliquer la difficulté du sujet contemporain -particulièrement dans les sociétés ultraconservatrices – à intégrer symboliquement ces contradictions.
    Même si Eco critique la psychanalyse dans certaines de ses œuvres, son analyse peut paradoxalement être éclairée par une lecture psychanalytique. La parole immédiate et non filtrée des réseaux sociaux peut être comprise comme une forme de décharge pulsionnelle qui court-circuite le travail symbolique. Le sujet se trouve alors exposé à un conflit constant entre désir, norme et gratification immédiate. L’interdit freudien, autrefois relativement clair et unifié, perd aujourd’hui de son intensité : il se fragmente sous l’effet de la pluralité des mondes symboliques et de l’abondance d’informations non hiérarchisées.
    Pour autant, cette situation n’est pas uniquement négative. L’exposition à des perspectives diverses peut stimuler l’esprit critique, favoriser la créativité et aider le sujet à formuler plus consciemment ses valeurs et ses choix. Même au cœur du chaos informationnel, il est possible de développer une capacité d’adaptation, d’apprendre à « changer de mode psychique » selon les contextes -familial, social ou numérique – ce que les neurosciences décrivent comme l’activation contextuelle de réseaux neuronaux spécifiques. Bien sûr, rien n’est absolument certain, mais il me semble que cette possibilité existe.
    Mon regard est sans doute marqué par le contexte dans lequel je travaille et j’enseigne ; c’est peut-être ce qui explique que mon point de vue soit plus relatif et contextualisé que celui d’autres lecteurs de ce point de vue.
    Et pour finir sur une note légère, comme le disait un TikTokeur algérien en Kabyle : « Ah, je comprends maintenant : avant, ce n’était pas la pudeur ni les limites qui faisaient loi, c’est juste qu’il n’y avait pas de TikTok ! »
    Un clin d’œil amusant, mais profondément révélateur : la multiplication des contenus numériques expose aujourd’hui le sujet à des règles et des contradictions bien plus complexes qu’autrefois, et à une expression parfois brute de la liberté individuelle, souvent au détriment de la rigueur, du respect, du sérieux et de la pudeur qui structuraient davantage la vie sociale d’hier.
    Mais c’est vrai qu’il y a une crise du rapport au vrai!

Répondre à Ikardouchene Zahia Annuler la réponse

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *