Souvenir d’enfance

Les textes qui suivent sont issus d’exercices d’écriture réalisés dans le cadre du cours de Christiane Asselin Oser la parole et risquer l’écriture UTA-UQTR. 

Ce sont des textes relié à mon vécu

J’ai cinq ans, c’est Noël

686 rue Allard, Verdun. C’est l’hiver. Dans les années 1950, cette saison est toujours très longue et froide. La neige abonde.

Je suis le cadet d’une famille de trois enfants. Mon père est malade et ne travaille pas. Nous grelottons dans la maison, car ma mère économise le charbon. Nous risquons d’en manquer.

Pour subvenir aux besoins de la famille, maman loue une chambre et le salon de notre logement. Il y a peu de place. Nous couchons trois dans le même lit : ma mère, mon frère et moi.

Le soir de Noël, la porte du salon loué est entrouverte. Je vois scintiller des couleurs qui passent par la fente. Qu’est-ce que ça peut bien être, ces teintes douces et chaleureuses ? Je m’approche. Discrètement, je regarde oh… surprise ! Un immense sapin tout illuminé m’apparaît ! Sous l’arbre, plusieurs cadeaux enveloppés de papier multicolore et de rubans jonchent le sol. Une odeur de sapin m’envahit, mêlée aux lumières bleues, rouges et vertes qui scintillent… je suis émerveillé !

En ce soir de Noël, il n’y a pas de sapin avec de belles lumières dans notre partie du logement et encore moins de cadeaux. Il fait froid. Chez nous, c’est sombre et silencieux.

Je veux avoir un arbre de Noël. Je décide de m’en fabriquer un. Une branche de sapin qui traînait dans une poubelle, une petite lampe et du papier de cellophane bleu me suffisent.

J’installe la branche contre le mur, dans un coin de la maison. À l’arrière, je place lampe et papier bleu. Je ferme la lumière de la pièce. Il fait très noir. Je m’allonge au sol. J’allume la lampe.

Tout doucement, un reflet bleuté passe dans la branche de sapin. J’ai réussi ! Moi aussi j’ai mon arbre de Noël ! Toutefois, pourquoi ne suis-je pas complètement content ? Il me semble qu’il manque quelque chose…

C’est silencieux, il fait froid, je me sens seul. Et il n’y a pas de cadeaux…

Pierre Potvin 9 février 2017-02-09

Note: ce texte est une version corrigée suite à la lecture du professeure

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Ce jour-là je venais de comprendre que j’aimais apprendre

Mon vécu scolaire au primaire à Verdun durant mon enfance fut catastrophique. J’étais souvent malade, absent de l’école, mais en y réfléchissant bien, c’est l’école qui me rendait malade. Mal de ventre, mal aux oreilles, absence de l’école. Je composais moi-même un mot de justification de mon absence, signé par ma mère, que par la suite je donnais au professeur. Ce mot disait : « Mon fils Pierre était absent de l’école ce matin, parce qu’il était malade. Madame Laurette Potvin ».

En classe, je ne comprenais rien. À la maison, je ne savais pas comment faire mes devoirs, comment apprendre mes leçons et personne ne m’aidait. J’étais seul ! Le lundi matin, à l’école, c’était la récitation des leçons, et, lundi après lundi, c’était la même chose, je ne savais pas mes leçons et c’était l’échec. Conséquence, direction au bureau du directeur et 10 coups de « strappes » sur les mains, suivi de pleurs, de honte.  Puis, tout recommence la semaine suivante. J’étais comme la mouche prise dans la toile de l’araignée. Impuissant, sans ressource et seul avec mon problème.

Doubleur de la première année puis de la sixième année, ça ne fonctionnait pas. J’avais peur de l’école et celle-ci me rendait malade. Il faut dire que l’école était violente en ces temps-là. Aujourd’hui on parle beaucoup de violence à l’école entre élèves. Mais à l’époque, la violence qui se vivait durant mon primaire des années 1950 n’était pas une violence entre les élèves, c’était la violence des adultes. Pas tous les adultes, mais certains responsables de la discipline ou de la direction de l’école.

Puis un jour, ce jour-là, sans le savoir, une transformation, un virage à 180 degrés se produisit. J’avais alors 13 ans et c’était la transition vers l’école secondaire. De la petite école, à la grande école, de l’enfance à la préadolescence. Je n’ai aucune idée de ce qui s’est passé pour que je me sente si différent. Pourquoi je me sentais « grandi », pourquoi je me sentais important d’aller à l’école secondaire. Ah oui !, il y avait l’uniforme, du moins une partie d’uniforme, soit la cravate bleue pour les nouveaux du secondaire et la rouge pour les plus anciens. J’étais fier de porter une cravate.

Quelle est la raison de ce sentiment si positif envers ce passage au secondaire? Est-ce le fait que je commençais à avoir plus confiance en moi? Doubleur deux fois, rendu en sixième année je commençais à réussir, j’en connaissais plus que tous les autres élèves, j’avais déjà fait le programme l’année précédente. Est-ce parce que je faisais du sport, de la gymnastique et que je réussissais un peu dans les compétitions? Est-ce plutôt parce que ma sœur ainée, première de classe avait quitté la maison pour se marier et que j’étais maintenant celui qui pouvait la remplacer et réussir à l’école comme elle, car mon frère plus âgé ne réussissait pas? Je n’ai jamais vraiment compris le pourquoi de ce revirement de situation. Possiblement que la réponse est un peu toutes ces raisons. Comme on dit souvent en recherche devant la complexité d’un problème : la cause est multifactorielle. C’est durant ce passage au secondaire, c’est durant ces jours de septembre que sans le savoir,  je venais de comprendre que j’aimais l’école, que j’aimais apprendre.

Les années au secondaire ont été merveilleuses, complètement différentes du primaire. J’aimais apprendre, j’aimais étudier à la maison et faire mes devoirs. Je découvrais, la biologie, l’algèbre, la chimie, la physique. Je découvrais les expériences en laboratoire. Les professeurs de l’époque étaient poussés par un vent de renouveau pédagogique, les méthodes actives. C’était le vent qui donnerait plus tard le souffle à la Révolution tranquille.

Ces durant cette période-là, durant ces jours-là que sans vraiment en être trop conscient, sans vraiment le savoir, je venais de décider, que moi j’aimais apprendre et que dans ma vie je consacrerais beaucoup de temps à apprendre.

J’avais raison, car j’ai étudié une grande partie de ma vie et j’ai accompagné des milliers d’étudiantes et d’étudiants universitaires, du baccalauréat au doctorat, à apprendre. Et durant mes cours, je leur disais : « apprendre, c’est merveilleux, prenez le temps d’avoir du plaisir à apprendre ». 

Pierre Potvin 14 février 2017

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Vivement chaque matin je reprends le clavier et j’écris.

Enfant à l’école primaire, lors des dictées j’étais toujours en situation d’échec. Ma dictée était pleine de fautes d’orthographe. En ces temps-là, comme c’était la façon de faire pour les bulletins, à la fin de la dictée, après correction, le professeur commençait par nommer les meilleurs, les sans-faute. Puis, tour à tour, défilait les noms et les nombres de fautes jusqu’au dernier, moi, avec mes 33 fautes. Tout au long de ce « supplice », j’avais les mains moites, le cœur qui battait fort, j’avais chaud, j’avais honte et je me trouvais minable.

L’autre souvenir d’écriture, c’est à l’université lors d’un cours en psychoéducation avec la professeure, Jeannine Guidon. Cette professeure, n’était pas une professeure comme les autres, c’était la « mère » de la psychoéducation au Québec. Le père étant Gilles Gendreau. Je la revois à la fin d’un cours, me remettre mon travail de session en me disant : « Pierre! les fautes d’orthographe… ». C’est la seule chose que j’ai retenue. Je ne sais pas si le travail était bon, ni ma note. Je me souviens seulement de l’émotion : la gêne, la déception.

Ma carrière universitaire m’a amené à écrire. À lire, lire et lire. À écrire, écrire et corriger des travaux et des examens. Lire sans vraiment le plaisir de lire. Écrire sans vraiment le plaisir d’écrire. C’était un devoir, une tâche à réaliser, une nécessité. Écrire pour publier « publish or perish » « publier ou périr » disait-on à l’université. J’écrivais des articles scientifiques, des chapitres de livres, des conférences. J’écrivais, point!

Puis arrive dans ma vie, une nouvelle étape, la retraite. Une retraite active où je continue à travailler comme consultant, mais où j’ai le choix de mes activités. Le temps m’appartient. Sans en être vraiment conscient, je découvre la valeur de l’écriture, son utilité. L’écriture m’offre une puissance de communication, d’expression. Il faut dire que j’avais quelques préalables pour comprendre l’utilité de l’écriture, car depuis l’âge de 20 ans,  j’écris un journal personnel qui me sert d’outil thérapeutique. C’est un support pour ma mémoire à long terme.

L’écriture est devenue pour moi un moyen de communication, un moyen de partager mon savoir, un moyen de léguer ma compréhension de l’être humain, ma vision du monde. Mais c’est plus, car maintenant, j’ai du plaisir à écrire. J’aime écrire!

J’utilise différent moyens pour écrire, pour m’exprimer : les courriels, les commentaires et réactions sur Facebook, les comptes rendus pour mon groupe de codéveloppement, les articles sur mon Blogue Éducation, Psychoéducation et Société, la publication de mes livres.

L’écriture est devenue ma principale activité à la retraite. Vivement, chaque matin,  je reprends le clavier et j’écris. C’est l’une de mes motivations, le plaisir d’écrire, qui m’a incité à m’inscrire au cours Oser la parole et risquer l’écriture. Je veux améliorer mon écriture, pour mon propre plaisir et pour que mes lecteurs apprécient mes écrits.

Pierre Potvin 21 février 2017

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 Le diable est dans le charbon

 

Durant mon enfance la religion était hyper présente. Dieu était partout et voyait tout. Notre grammaire à l’école primaire, comme nos livres d’histoire et de mathématique étaient parsemés d’exemples religieux. Par exemple en grammaire l’exercice suivant : Saint Thomas doutait de tout, comment accordez-vous doutait ? Nos maisons, nos autos contenaient toutes des symboles religieux : St-Christophe, la Sainte Vierge, le Crucifix, etc. Dieu était partout, mais le diable aussi. Le diable était associé à l’enfer où brûlaient les pauvres pêcheurs damnés pour l’éternité. On me disait que l’éternité durait aussi longtemps qu’il faudrait à une hirondelle pour aplanir la plus haute montagne du monde, en sachant que cette hirondelle passerait tous les mille ans pour frôler de son aile la cime de la montagne.

Cet enfant effrayé qui arriva ce matin-là c’était moi qui venais de vivre une expérience éprouvante. Tout débuta un matin d’hiver par : « Pierre, va chercher du charbon dans la cave » me dit maman.  Je sais d’avance qu’aller chercher du charbon dans la cave c’est une expérience pénible pour moi. Chez-nous, 686 rue Allard à Verdun, la cave est mal éclairée et humide. Le charbon est placé au fin fond de la cave dans un enclos fermé par une toile sombre pour empêcher la poussière de charbon de se propager dans la cave.

Pour moi, enfant de 7 ou 8 ans, cave sombre, noirceur, charbon représentent l’enfer et ce qui va avec, le diable. Courageux malgré tout, je le suis. Je prends la chaudière à charbon et la petite pelle et descends dans les entrailles de l’enfer. Je marche à petits pas surveillant le moindre bruit en m’approchant du lieu maudit. Par la petite trappe ouverte permettant d’avoir accès au charbon, je me dépêche de prendre les morceaux pour remplir ma chaudière. J’ai les sens hyper sensibles, sentant la mauvaise odeur du diable qui rode tout proche.

« Soudain je vois deux lueurs jaunâtres qui semblaient me fixer. L’épouvante s’empare de moi. Je saisis ma chaudière à moitié pleine en décidant de quitter promptement ce lieu de ténèbres. En essayant de monter l’escalier un de mes pieds rencontre un obstacle. Est-ce le roi des ténèbres qui essaie de s’emparer de moi ? Bousculant l’obstacle, je cherche à tout prix la lumière ! Et alors j’entends Miaou ! Miaou ! et la lumière me montre que je malmène mon chat Noirot ! »

Sans tarder, je poursuis ma course pour remonter l’escalier à toute vitesse avec la forte impression que le diable tente de m’attraper les pieds afin de m’enlever et me conduire dans son enfer. Je vois déjà les grands titres dans les journaux Un enfant de 7 ans enlevé par le Diable en allant chercher du charbon dans une cave. Rendu en haut à l’étage, ma mère me dit : « Merci Pierre tu es un brave garçon.

Les années ont passé et le diable avec. Je comprends aujourd’hui ce que signifie le diable de mon enfance et ce que voulaient au fond nous faire comprendre les religieux. Eh oui, le diable existe bel et bien, mais il n’est pas caché dans un enclos de charbon. Le diable a changé de nom pour devenir le Mal. Et le mal existe, il prend des formes variées : il est violence conjugale et meurtre, il est guerre, il est terroriste, il est intimidation.  Je n’ai plus peur du charbon et du diable, mais parfois, le Mal fait par les humains me fait peur.

Pierre Potvin 28 mars 2017

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Une démonstration de gymnastique à Boscoville à l’âge de 15 ans, ouvre la porte de mon avenir professionnel

Durant mon enfance et surtout durant mon adolescence,  je me suis investi dans la gymnastique de compétition. J’étais un gymnaste. Mon professeur d’éducation physique au primaire et au secondaire, Raymond Gagnier, était mon coach en gymnastique et travaillait à Boscoville durant les étés.  Peut-être que vous êtes trop jeunes pour savoir ce qu’était Boscoville ? Si c’est le cas,  Boscoville était un centre de réadaptation pour adolescents délinquants. Un centre « moderne » contrastant avec les « écoles de réformes » de l’époque et qui appliquait l’approche psychoéducative naissante. Une approche qui offrait aux jeunes adolescents en difficulté, un milieu éducatif et rééducatif  hyper stimulant : activités physiques à tous les jours, scolarisation individualisée tenant compte à la fois du niveau scolaire et du rythme d’apprentissage de chacun, développement artistique par la poterie, le théâtre, le cinéma avec André Melançon. En plus, ces adolescents apprenaient à devenir des citoyens actifs par l’immersion dans un milieu qui imite la structure d’une ville : avec sa banlieue,   ses quartiers, son  hôtel de ville, ses échevins, ses sous-ministre et ses ministres.

À la fin de l’un de nos entraînements au club de gymnastique,  Raymond nous dit :

-Aie !  Les gars, que diriez-vous si l’on faisait une démonstration de gymnastique aux citoyens de Boscoville dimanche prochain ?

-C’est quoi ça Boscoville, m’empressais-je de demander ?

-Boscoville c’est un centre de réadaptation pour adolescents délinquants.

Les gars du club étaient tous biens enthousiastes à vivre cette nouvelle expérience. Mais, qu’est-ce que ça a l’air des adolescents délinquants, s’interrogèrent chacun d’entre nous.

Boscoville était situé à l’autre bout du monde pour moi, p’tit gars de Verdun qui ne s’éloignait pas souvent de son quartier. Boscoville était situé à Rivière-des-Prairies, complètement à l’est de l’île de Montréal. Durant les années 1950 et 1960 on construisait ce genre d’établissement très loin des centre-ville. Comme si ces établissements avaient le virus de la peste. Ce fut le cas  de Boscoville – Cité des Prairies et l’Institut Philippe Pinel.

Après deux longues heures de voiture, arrivé à Boscoville, on se dirige vers le gymnase situé au deuxième étage de « l’hôtel de ville ». En plein centre du gymnase trônaient les barres parallèles sur lesquelles je devais faire ma démonstration. Du haut de mes 15 ans, grand mais plutôt chétif, et surtout  pas musclé comme les vrais gymnastes qu’on voit à la télévision, j’étais plutôt intimidé par cette cinquantaine d’adolescents assis tout autour du gymnase. Certains étaient vêtu d’une veste de cuir à la  Marlon Brando des années 1950 dans le film The wild one, d’autre buvaient un gros « Kik » (boisson gazeuse de l’époque), enfin, tous avaient le regard dur et intimidant.

Finalement vint  mon tour de faire ma démonstration au barres, j’avais les mains moites, le cœur qui bat, les jambes molles. Je me sentais insécure : tout à coup que je me plante ? On va rire de moi… Finalement,  je réalise avec brio ma routine. Je me revois en train de faire l’équilibre sur les mains aux barres. Fier de moi je me disais : je n’ai pas l’air d’un dur, je n’ai pas un corps musclé qui envoie un message de force, je n’ai pas une veste de cuir, mais je suis capable de me tenir en équilibre sur les mains du haut d’une barre parallèle, alors qu’aucun de ces ado. n’est capable d’une telle prouesse.

Quelques cinq années plus tard, je devenais stagiaire à Boscoville et entreprenais des études de psychoéducation. Cette démonstration et surtout mon mentor Raymond Gagnier m’ont ouvert la porte à une carrière d’intervenant en centre jeunesse et à une nouvelle profession que j’ai exercé toute ma vie durant même comme professeur chercheur à l’université. C’est ainsi que je comprends la phrase de Graham Green : Il y a toujours dans notre enfance où la porte s’ouvre et laisse entrer l’avenir.

Pierre Potvin 21 mars 2017