Laïcité au Québec: une analyse de Boucar Diouf

Opinion Boucar Diouf
La Presse 30 mars 2019

Laïcité : c’est reparti !

Boucar Diouf
Humoriste, conteur, biologiste et animateur

Note : le texte en italique pour attirer l’attention est de moi (Pierre Potvin)
Le texte est un peu long mais vaut la peine d’être lu.

J’ai hâte que ce dossier soit réglé pour qu’on puisse reprendre le crachoir aux extrêmes qui dictent le débat sur ce sujet qui divise le Québec depuis si longtemps.

Je parle ici des gens qui associent très souvent à tort tout ce qui les dérange à de la xénophobie en mélangeant religion, culture, race et identité dans des épisodes qui font souvent les manchettes. Mais je parle aussi de ces xénophobes qui pensent presque absurdement que la laïcité devrait être un programme d’interdiction des religions dans l’espace public d’un pays où la liberté de conscience est un droit fondamental.

Il est vrai qu’au cœur de la tension, ce sont surtout les groupuscules d’intégristes qui aspirent à mélanger religion et politique qui affrontent dans les réseaux sociaux, avec la complicité des médias traditionnels, des gens dont l’intolérance ou l’athéisme militant amènent à penser que la religion est un épiphénomène que la simple raison et l’argument scientifique devraient suffire à annihiler. C’est le fameux syndrome de Voltaire qui prédisait qu’il ne faudrait pas plus d’un siècle pour ne trouver la Bible que chez les antiquaires. On peut dire qu’il s’est gouré royalement, parce que la Bible reste encore un best-seller international indémodable.

Chassez le surnaturel et il revient au bungalow ! Voilà ce que le Québec, qui pensait avoir remis la religion à sa place, découvre avec l’ouverture des frontières.

Une situation qui sème une panique démesurée chez certains. Que voulez-vous, quand on a ramé si fort pour sortir des griffes d’une forme de totalitarisme religieux pendant une grande partie de son histoire, il est absolument normal d’être méfiant envers toute autre forme de cabale. Celui qui a déjà été mordu par un serpent se méfie parfois de ses lacets, disait mon grand-père. Malheureusement, à trop se méfier, on finit parfois par sursauter inutilement devant des leurres soigneusement manipulés par ceux qui gagnent à nous faire hyperréagir.

Il faut mettre fin à ce duel des extrêmes où la nuance et la retenue sont rarement applaudies par les plus belliqueux. Dans un coin, il y a les gens qui pensent faussement qu’immigrer, c’est renoncer à ce qu’on est pour devenir entièrement l’autre qui accueille. Et à l’autre bout, il y a ceux qui demandent à tout le monde de s’adapter à leur entièreté parce que le moindre compromis n’est pas une option pour eux. Entre ces deux groupuscules extrêmes qui déchirent le tissu social, il y a la majorité silencieuse qui se fait traiter de xénophobe ou se fait insulter dans sa croyance sincère et profonde.

Pourtant, n’en déplaise aux extrémistes de tous bords, le vivre-ensemble est une recherche de consensus. Par conséquent, il nécessite de marcher les uns vers les autres. C’est donc une grosse erreur que de laisser les plus radicaux s’autoproclamer les porte-parole d’un sujet aussi important et clivant. La seule façon de leur enlever le crachoir, c’est de tracer une ligne claire pour tout le monde.

La laïcité est un mouvement qui était en marche au Québec bien avant l’ouverture massive de ses frontières à l’immigration. Je suis de ceux qui croient qu’elle est un pilier important d’un vivre-ensemble désireux de célébrer davantage le « ensemble » que le « vivre ». Cette séparation entre l’État et la religion n’efface pas les appartenances et les croyances de qui que ce soit. Au contraire, elle aménage des cours de récréation à l’abri des représentations, car aucun signe d’appartenance ostentatoire n’est aussi banal et innocent que ne voudrait le faire croire son porteur.

Imaginez si Richard Henry Bain se retrouvait devant un juge arborant un macaron du Parti québécois. Est-ce que le magistrat réussirait à le convaincre que ce signe n’aurait aucun effet sur sa décision finale ? La même logique s’applique aux signes religieux ostentatoires chez les employés de l’État ayant un pouvoir de coercition. Que penserait, par exemple, un immigrant d’origine palestinienne qui conteste sa condamnation par un juge portant une kippa ?

À l’inverse, que penserait un jeune automobiliste portant une kippa qui se fait remettre une contravention discutable par une policière en hijab ?

Dans les trois exemples précédents, on peut parier que les signes affichés seront, à tort ou à raison, automatiquement associés à un sentiment anticipé d’injustice.

Depuis 13 années, toutes les élections au Québec sont hantées par la laïcité et force est d’admettre que c’est l’irresponsabilité du PQ et du PLQ qui a mené au pourrissement généralisé de la situation que nous connaissons maintenant. Largement mandaté par la population pour tracer une ligne de démarcation, le gouvernement Legault a décidé courageusement de prendre le taureau par les cornes. Mais il devra attacher sa tuque avec de la broche, car ça va brasser très fort et je ne parle pas seulement des campagnes de victimisation parrainées par la gauche moralisatrice dont le relativisme culturel semble devenu le seul projet social.

Le premier ministre Legault a beau dire à ses troupes de faire preuve de retenue, la tempête sera grosse et inévitable, surtout si lui-même continue de faire le lien entre laïcité et protection de l’identité québécoise. La laïcité est un simple principe de séparation entre l’État et la religion, et l’associer à la protection d’une identité, c’est prêter largement flanc à ceux qui disent que ce projet se fait contre eux.

En plus de la rébellion à l’intérieur du Québec qui s’organise massivement, le gouvernement Legault devra aussi faire face aux missiles provenant de l’élite médiatique et intellectuelle de l’anglophonie multiculturaliste canadienne, qui traitera le Québec francophone de tous les noms d’oiseaux. Elle demandera aussi au gouvernement Trudeau de répondre par la bouche de ses canons. Autrement dit, après l’affaire SNC-Lavalin, une nouvelle patate chaude québécoise se dessine donc pour le gouvernement Trudeau, qui devra jongler avec ce dossier qui a tout le potentiel de se transformer en dynamite électorale fatale au PLC.

Le Parti libéral du Québec aussi gagnerait sagement à ne pas trop diaboliser ce projet s’il ne veut pas traîner un lourd boulet à la prochaine campagne électorale. Pour cause, si le PLQ démonise l’initiative de la CAQ, il ne pourra faire autrement que de dire à son électorat traditionnel ce qu’il ferait avec cette loi une fois de retour au pouvoir. Bref, il faudra que le PLQ promette en campagne électorale de tout changer. Ce qui serait la chronique de sa crucifixion définitive dans le vote francophone, car ceux qui croient que ce dossier, qui touche une fibre trop profonde, mourra de sa belle mort se trompent royalement. Heureusement pour le PLQ, la parole sur ce dossier est confiée à une personne de retenue et de discernement qui s’appelle Hélène David.

Entre le multiculturalisme free-for-all britannique et la laïcité à la française, le Québec a bien le droit de trouver une fine ligne de consensus social.

En Angleterre, le multiculturalisme est une marmite en ébullition dont le couvercle est solidement vissé, la pression s’y accumule et l’explosion qu’on refuse de voir est imminente. En France, la marmite en ébullition est sans couvercle et les chaudes projections qui en émanent provoquent des brûlures irréparables dans le vivre-ensemble. Au Québec, ce dont on a besoin, c’est une simple soupape pour évacuer le surplus de pression de notre presto qu’on veut plus interculturel. Évidemment, les sifflements de vapeur chaude feront siler abondamment les oreilles d’ici l’été.

Moi, j’ai hâte que ce dossier soit évacué pour parler des enjeux hautement plus importants pour la grande majorité des immigrants. Je pense ici à la reconnaissance des acquis et des diplômes, le peu d’ouverture des ordres professionnels aux diplômés venus d’ailleurs. Dans les vraies affaires, il y a aussi le taux de chômage très élevé dans certaines communautés issues de l’immigration, la discrimination à l’emploi, la représentativité des minorités dans les institutions étatiques et les déficits d’investissement dans les programmes de francisation et d’employabilité qui aident ceux qui arrivent à voir la lumière qui illuminait leur rêve d’expatriés.

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *