Intervention précoce: maternelle 4 ans plutôt que CPE

Mise en contexte

À l’occasion des élections provinciales au Québec, un débat en éducation est présent et oppose les partis politiques et certains chercheurs en éducation. L’enjeu principal est la prévention de l’échec scolaire et ultérieurement du décrochage scolaire chez les élèves du secondaire.

Certains chercheurs, dont moi-même,  soutenons que la prévention demande l’établissement en premier lieu de maternelle 4 ans en milieu défavorisé et idéalement d’un réseau de maternelles 4 ans pour tous les enfants du Québec peu importe leur milieu. 

D’autres chercheurs proposent plutôt un investissement dans le système actuel des CPE (Centre de petite enfance – les garderies). Par exemple si la maternelle 4 ans plein temps est gratuite, pourquoi ne pas offrir le CPE gratuitement aux enfants de 4 ans.

Ce débat en éducation – CPE ou maternelle 4 ans pour tous, s’est actualisé lors d’une entrevue à 24/60 R-C lundi soir (10 septembre 2018) entre Égide Royer spécialiste en adaptation scolaire de l’Université Laval et une chercheuse de l’UQAM Nathalie Bigras spécialiste en CPE et petite enfance. 

 

Rappelons que la motivation première d’implanter des maternelles 4 ans, soit en milieu défavorisé ou dans tous les milieux, c’est une question de prévention en intervenant tôt dans le développement des enfants. Cette intervention vise principalement la préparation à la scolarisation au primaire par les apprentissages fondamentaux de littératie (lecture et écriture) de numératie. Nombre de recherches ont bien démontré que bon nombre d’enfants, particulièrement en milieu défavorisé (mais pas seulement) n’ont pas les préalables nécessaires aux apprentissages scolaires en arrivant à la maternelle 5 ans et au primaire avec des retards dans certains domaines de leur développement. 

Ceux qui sont favorables aux CPE plutôt qu’à la maternelle 4 ans 

Parmi les principaux arguments des chercheurs en petite enfance, c’est qu’à l’âge de 4 ans l’environnement des CPE offre une qualité d’interactions et un climat de vie très favorable à la petite enfance (3 ans et 4 ans) et qu’à cet âge il faut préconiser une  approche d’exploration plutôt qu’une approche d’apprentissage préscolaire réalisée par le milieu scolaire et les enseignantes formées en préscolaire. 

Quelques critiques sur l’approche CPE plutôt que maternelle 4 ans

Les pro CPE et garderies mentionnent que  » la scolarisation hâtive de tous peut mettre les plus jeune à risque ». C’est le contraire, cette préscolarisation à 4 ans permet aux enfants d’avoir les préalables nécessaires à la scolarisation ce qui n’est pas le mandat des cPE et des garderies.

Les pro CPE et garderies voient une menace pour le système de garde au Québec en instaurant les maternelles 4 ans pour tous. Ils souhaitent un investissement plus grand dans les CPE et les garderies. Ma vison c’est qu’il faut les deux systèmes qui sont complémentaires et qu’ils n’ont pas la même mission. Oui les trois première années sont très importantes et il faut avoir un système de CPE et de garderie de grande qualité et accessibles pour tous. Il n’est pas question que les maternelles 4 ans remplacent les CPE et les garderies. Les deux système doivent collaborer ensemble – ministère de la famille (CPE et garderie) et ministère de l’éducation (maternelle 4 ans). Partager les compétences aussi.

Quelques statistiques sur l’état actuelle des CPE et des garderies. Tirées de Nombre de services de garde et de places sous permis au 30 juin 2018.

Voici quelques données tirées de l’Association québécoise des CPE qui démontrent que le système actuel en petite enfance ne peut pas assurer la mission d’offrir à tous les enfants de 4 ans du Québec des interventions précoces de qualité dans le but de favoriser le plein développement, la prévention des retards et la préparation à la scolarisation future au primaire.

Au Québec, selon statistique Canada il y a plus de 91 000 enfants de 4 ans. Selon mon analyse, les CPE et les garderies supervisées se partagent environ 47 % de cette population, la garde en milieu familiale assume environ 30% et les garderies non subventionnées le reste 23%. 

Ainsi, l’implantation graduelle de maternelles 4 ans pour tous serait la stratégie qui permettrait de s’assurer que tous les enfants de 4 ans reçoivent des services éducatifs de qualité. Bien entendu, parallèlement il faut poursuivre le développement de l’implantation de CPE et de garderies accessibles à tous et aussi à un prix convenable.

 

Pourquoi moi je suis favorable à la maternelle 4 ans plutôt qu’aux CPE

Tout d’abord je dois préciser aux lecteurs et lectrices que je crois important de poursuivre le développement du réseau des CPE, car c’est un acquis de grande qualité pour les familles et les enfants du Québec. Notre système de garderie (CPE) avec son personnel (les éducatrices en petite enfance – formation collégiale) fait un excellent travail pour le développement des enfants et comme soutien aux familles.

Ceci dit, la stratégie de miser sur un réseau de maternelle 4 ans pour les enfants en milieu défavorisé d’abord, puis étendu à tous les enfants de 4 ans du Québec s’appuie sur le principe de l’intervention préventive précoce afin que tous les enfants soient préparés aux apprentissages scolaires. Ce n’est pas la mission, à ma connaissance, des CPE. C’est aussi de favoriser le dépistage des difficultés chez l’enfant et d’identifier es besoins particuliers dès la petite enfance (4 ans et 5 ans). Afin d’intervenir dès les premiers signes  de difficulté.

Nombre d’études ont bien démontré que pour prévenir les difficultés scolaires et le futur décrochage au secondaire, qu’il faut intervenir d’une façon précoce dès les premiers signes. Qu’il existe deux types d’interventions préventives : l’universelle et la ciblée (pour les enfants en besoins particuliers). Que la prévention doit miser sur les apprentissages liés à la littératie (lecture – écriture) et à la numératie ainsi qu’au développement de la socialisation (le vivre ensemble)

Pourquoi la maternelle 4 ans plutôt que les CPE?

  • Les CPE ont pour mission le développement global des enfants et non directement le développement de préalables d’apprentissages préscolaires liés à la littératie (lecture – écriture) et à la numératie (à ma connaissance);

  • Le personnel des CPE (technicienne en petite enfance) n’est pas formé à la pédagogie préscolaire pour les apprentissages préscolaires;

  • Le milieu scolaire à non seulement le personnel enseignant formé en enseignement au préscolaire, mais comprend également des ressources professionnels spécialisés pour soutenir les enseignantes et les enfants en besoins particuliers (orthopédagogue, orthophoniste, éducatrice spécialisée, psychoéducatrice, psychologue scolaire, etc.);

  • Pour favoriser la réussite éducative et scolaire ainsi que prévenir le décrochage scolaire ultérieurement au secondaire l’intervention ne doit pas être seulement de type universel, mais également ciblé afin de répondre aux besoins particuliers des enfants en difficulté. Particulièrement en milieu défavorisé, mais pas seulement là. cette intervention préventive doit se faire tôt dès l’âge de 4 ans.

  • L’approche, tout en respectant le niveau de développement des enfants (4 ans et 5 ans) ne doit pas se limiter à une approche par le jeu et par l’exploration, mais aussi par une approche systématique d’apprentissage préscolaire en littératie et en numératie.

Proposition de solution

  • Afin de préserver nos acquis d’un système de CPE de bonne qualité et de profiter de l’expertise du personnel en petite enfance, l’implantation de maternelles 4 ans doit se réaliser en collaboration avec le réseau des garderies et tenir compte des conséquences négatives possibles de perte de clientèles pour le réseau des CPE;

  • L’on doit favoriser une  collaboration  étroite (organisationnelle et financière) entre les ministères et organismes responsables du réseau des CPE et du préscolaire (4 ans et 5 ans) (commissions scolaires – écoles);

  • Que la maternelle 4 ans soit sous la responsabilité d’une enseignante formée en préscolaire, mais  accompagnée d’une technicienne en petite enfance (en collaboration avec les CPE);

  • Que l’implantation se réalise progressivement en débutant par l’implantation en milieu défavorisé et en deuxième étape auprès de tous les milieux;

  • Qu’il faut s’assurer que le programme de prématernelle s’appuie sur des pratiques reconnues par la recherche et le savoir d’expérience évalué. 

Voici une analyse des coûts de l’implantation de maternelles 4 ans, selon Marc St-Pierre ex Directeur général d’une commission scolaire (12 septembre 2018) – publié sure Facebook

Dans ce dossier-là, si tu sais compter, ne compte pas sur la CAQ. Quand j’ai fait un rapide calcul des impacts financiers de ce projet, je suis arrivé sensiblement au même montant que le bureau d’enquête du JdM. Pour une CS comme celle où je travaillais (25 000 élèves) et où les écoles sont à pleine capacité, il faudrait créer près de 3600 places pour accueillir les maternelles 4 ans, soit 200 classes à pleine capacité, soit le ratio maximum de 18 enfants de 4 ans par groupe. Si on devait regrouper toutes ces classes dans écoles dédiées, il faudrait construire au moins 4 grosses écoles primaires pouvant accueillir trente classes chacune. À 14-15 millions par école, on en est à quelque chose comme 50-60 millions pour une seule commission scolaire. Et on n’a pas encore engagé les profs requis, les accompagnatrices en salle de classe, les professionnels, TES et autres, ni les éducatrices des services de garde, personnel de soutien, le transport de ces enfants, etc. Alors, quand la CAQ dit pouvoir faire tout ça avec 150 millions et un peu plus pour les 72 commissions scolaires du Québec, permettez-moi de douter. Ça va prendre un gros « dix-roues » de poudre de perlimpinpin pour y arrive

Point de vue qui favorise les CPE plutôt que les maternelles 4 ans : Une mauvaise affaire pour tous – Article signé par plusieurs universitaires.

http://plus.lapresse.ca/screens/4e7d70dc-38f0-48b7-bec6-c7c8a9409627__7C___0.html

Références

Afin d’informer le lecteur et la lectrice sur ma connaissance du domaine du préscolaire voici quelques éléments importants.

J’ai réalisé avec ma collègue Louise Paradis (sc. de l’éducation de l’UQTR) une étude longitudinale pour la direction de la recherche du ministère de l’éducation d’une durée de 11 ans. Soit de la maternelle 5 ans à la fin du secondaire. Avec le CTREQ, je suis auteur et coauteur d’un outil de dépistage des élèves à risque (préscolaire et primaire)  (Logiciel Premiers signes) ainsi que d’un répertoire de pratiques préventives pour les problèmes de comportement en classe Agir dès les premiers signes. J’ai accompagné et formé des enseignantes de maternelle et du primaire à l’utilisation du logiciel de dépistage dans deux commissions scolaires (CSCR et CSMB). Enfin, j’ai travaillé comme éducateur et spécialiste en psychomotricité en garderie éducative  durant deux ans, à raison d’une journée semaine.

 

Études sur les maternelles 4 ans – résultats jugés inefficaces

https://www.lesoleil.com/actualite/education/lecole-a-4ans-inefficace-ee68d08cff7d9bc60e4d6c86809b824c

***

Potvin, P. (2018). Élève à risque d’échec scolaire. Un regard sur la résilience et les facteurs de protection. Béliveau Éditeur

Potvin, P. (2010). Premiers signes. Logiciel de dépistage des élèves à risque au préscolaire et primaire. CTREQ

Leclerc, D., Potvin, P. et Massé, L. (2016 – avril). Perceptions du type d’élève, du cheminement anticipé, de l’attitude des enseignants à la maternelle, première, deuxième année et qualification des élèves à la fin du secondaire : Diplomation ou décrochage ? Revue de psychoéducation 45 (1) 113-130.

Potvin, P., et Paradis, L (2000). Facteurs de réussite dès le début du primaire. Rapport de recherche. Présenté à la Direction de recherche du ministère de l’Éducation du Québec. Université du Québec à Trois-Rivières. 180p.

Une réflexion au sujet de « Intervention précoce: maternelle 4 ans plutôt que CPE »

  1. J’ai créé et coordonné les maternelles 4 ans du Groupe de concertation en intervention précoce de Sherbrooke (GCIP) dont j’ai été cofondateur..
    Ce projet, échelonné entre 1987 et 1998 a été conduit en concertation avec le CLSC Gaston-Lessard et trois départements de deux facultés de l’université de Sherbrooke (EPP, ASS et service social) selon une formule unique de stages perlés.
    Le modèle efficace d’intervention, fondé sur des données probantes, a été le modèle PIP de l’équipe Boutin-Terrisse de l’Université de Montréal., modèle à trois pointes d’intervention :
    1-l’enfant en réhabilitation développementale;
    2-Le parent en réhabilitation parentale;
    3-L’adulte (parent) en réhabilitation sociale.
    Ce modèle nous a aussi incités à une gestion systémique des plans d’intervention avec accès aux évaluations diagnostiques précoces pour éviter l’approximation..
    Ce fut dès cet époque notre petite Finlande : nous avons noué plus d’une douzaine d’ententes de services avec autant d’organismes de santé et de services sociaux publics et parapublics….

    C’est un modèle qui fonctionne!

    À la CSRS, ce projet d’exception a été délogé, faute de son financement minime, par le projet de Laurier Fortin pour contrer le décrochage scolaire au secondaire…
    Pourquoi faire du précoce à petit prix (100 000 $ / an pour 150 enfants) quand on peut faire du curatif à double prix (220 000 $/an pour ??? jeunes)

    Conclusions :
    1-L’intervention précoce en maternelle 4 ans est très efficace quand elle est bien menée et bien menée veut dire selon le modèle PIP de Boutin-Terrisse;
    2-C’est au scolaire qu’elle doit avoir lieu, parce que le travail sur la transition avec l’école doit s’y dérouler et, avec les parents les plus vulnérables, et il y dure trois ans pour produire des résultats : présco 4, préco 5 et première année.
    3-J’ai quelques difficultés à percevoir comment Égide Royer qui a introduit dans le système, sûrement involontairement et par méconnaissance de la synergie de ses effets administratifs pervers, le modèle de l’Iowa qui est celui de l’intervention rendue diffuse jusqu’aux calendes grecques, peut défendre aujourd’hui l’intervention précoce chez les 3 ans, modélisée sur le système scolaire finlandais…

    Mais, il n’y a que les sots qui ne changent pas d’idées, de fusil d’épaule ou qui ne retourne pas leur veste….

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